AU CONCOURS DES IDÉES DÉCOIFFANTES, par François Leclerc

Billet invité.

« Autant que cela sera nécessaire » n’est pas une expression réservée à Mario Draghi, le président de la BCE, qui a fait de cette simple annonce restée sans lendemain une politique afin de maitriser le marché obligataire souverain. Haruhiko Kuroda, le gouverneur de la Banque du Japon (BoJ) l’a depuis reprise à son compte, mais en joignant le geste à la parole. Sous ses auspices, la BoJ a rebondi dans sa politique de création monétaire très grand format. La suite dira si cela se révélera plus efficace que les tentatives précédentes, mais il en est fortement douté.

L’heure est décidément aux propositions iconoclastes, dans ce contexte où les leviers traditionnels de la politique monétaire ne fonctionnent plus (si ce n’était que cela !) et où il s’impose de sortir des sentiers battus en désespoir de cause. On connaissait la proposition de Lord Adair Turner de monétiser en grand la dette publique et de continuer d’accroître la taille des bilans des banques centrales, faute d’être en mesure de procéder au remboursement de la dette et afin de ne pas la restructurer. Un économiste britannique d’excellente réputation, Gabriel Stein, vient sur le même registre et pour régler un autre problème d’apporter son grain de sel.

Remarquant que tout aurait changé si l’administration américaine avait décidé de se porter financièrement au secours des ménages endettés et non des banques, il en tire la leçon que la seule manière de sortir le Japon du piège de la déflation serait de doter les ménages japonais d’une somme d’argent annuelle, renouvelée autant de fois que nécessaire, afin de relancer la consommation. Ce que la BoJ ne parvient pas à déclencher afin de rompre le circuit vicieux de la déflation. Gabriel Stein propose ainsi de remettre à chaque foyer une carte « BoJ » financée par celle-ci, dont le crédit devrait être dépensé dans l’année, faute d’être annulé (en application implicite de la « monnaie fondante » préconisée par Silvio Gesell). Le montant de ce crédit est selon lui à débattre, mais il propose comme base de discussion 8.000 dollars annuels. Cela s’apparenterait à une sorte de revenu de base inconditionnel pour tous, financé par la vertu de la création monétaire…

La proposition semble folle, mais la politique de Shinzo Abe, le premier ministre, ne l’est-elle pas davantage ? Depuis 2012, l’indice Topix de la Bourse de Tokyo a grimpé de 93% et poursuit sa progression fulgurante en dépit de l’annonce du déclin économique. Cela représente, a-t-il été calculé par l’agence Bloomberg, un gain de 1.000 milliards de dollars pour les investisseurs, totalement décorrélé de l’économie.

Au chapitre des mesures décoiffantes, les Sud-Coréens ne sont pas en reste et pourraient également inspirer les autorités japonaises. Leur idée est de taxer les énormes réserves de cash des entreprises, dont elles se servent pour racheter leurs actions et en faire monter le prix, afin d’inciter à ce qu’elles soient employées pour investir ou augmenter les salaires. On parle ici de milliers de milliards de dollars… Lorsque l’on parle de la mauvaise allocation des ressources financières, il y a décidément de quoi dire et de quoi faire !